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Le paradoxe amoureux (suite)

6 novembre 2009 No Comment

Suite de l’article sur le paradoxe amoureux de Pascal Bruckner (Grasset).

“Certains êtres ont fait de la séduction un mode de vie. Incapables de résister aux occasions, ils consacrent la primauté de l’état naissant; ce sont des collectionneurs de commencements. Ils s’enflamment pour des inconnus qu’ils délaissent dès qu’en apparait un autre. Pour eux la séquence amoureuse est brève : la fin y coincide presque avec son début, c’est un presto endiablé où l’exécution doit suivre l’excitation. Qu’est-ce qu’une mangeuse d’hommes ? un coureur de jupon ? Des amateurs de digressions. Ils préfèrent les situations aux êtres, la chasse à  la prise, la sensation à  l’émotion.”

“pour qui n’a pas cette adresse, il y a une tristesse des occasions manquées : ce qui aurait pu arriver, n’a pas eu lieu, le mot n’a pas été dit, le geste qui n’a pas été fait. La drague est parente de l’agression, on prend langue avec un inconnu dans un lieu public et l’abordage est d’abord un terme de piraterie. Un être vous plait : comment attirer son attention sans l’importuner ? Une telle question peut remplir une vie entière. Il existe des coachs désormais qui vous enseignent l’art délicat de la formule accrocheuse, du trait d’esprit qui déride les façades les plus hautaines. Aujourd’hui comme hier le désir commande de dissimuler : si on ne dit plus de but en blanc Je vous aime, on ne dit pas plus à  l’autre qu’on n’en veut qu’à  ses seins pigeonnants, ses fesses rebondies. Il faut biaiser.
Equation impossible : plus je suis séduit, moins j’arrive à  séduire, pétrifié par l’inhibition. Dans un climat de très haute tension, je devrais me montrer drôle, ingénieux, formidablement décontracté. La sidération me scelle les lèvres, je suis abêti par mon envie d’être inventif. Faire sa cour, c’est d’abord se hausser du col, se livrer à  l’embellissement de soi-même. Même l’amoureux le plus transi a dû faire son joli coeur, en passer par les stratagèmes du clinquant.”

“La belle rencontre est la rencontre inopinée qui s’ignore elle-même, échappe à  l’obligation du résultat. Si quelque chose arrive, c’est comme le dénouement d’un récit qui n’était pas prémédité. L’obligation de brio est suspendue pour une conversation à  bâtons rompus qui se déroule à  son rythme parce qu’il n’y a pas d’enjeu.”

“Les femmes sont frivoles, douces, sentimentales, perfides, généreuses, lubriques, les hommes sont lâches, égoïstes, coureurs, brutaux, infidèles. D’ailleurs, il n’y a plus d’hommes, ils on tous démissionné, ce sont des irresponsables. Jamais il n’y a eu une telle inflation de clichés d’un sexe sur l’autre, chacun reprochant, à  son opposé d’avoir bougé, d’avoir trahi son stéréotype sans l’annuler pour autant. Les femmes blâment les hommes d’être devenus ce qu’elles voulaient qu’ils deviennent, les hommes blâment les femmes d’avoir changé tout en restant les mêmes. Jadis les unes étaient vouées au foyer, et à  l’ordre du sentiment, les autres à  l’espace public et à  la conquête. Les premières relevaient de la nature, les seconds de la culture. Chaque sexe entend désormais assumer les tâches réservées à  l’autre : les mères travaillent, dirigent, étudient, les pères s’occupent des enfants et prennent en principe leur part des travaux ménagers. Excellent-ils dans ces activités ? On leur reproche de manquer d’autorité, de panache. Leurs épouses réussissent-elles dans leur profession ? On les blâme de négliger leur progéniture.
Telle est la malédiction des libertés acquises : la lutte exalte mais la victoire déçoit, isole, nous confronte à  des obligations démesurées. L’autonomie gagnée par les femmes n’a pas gommé leurs anciennes responsabilités et se traduit par une surcharge de travail. La perte de leur prééminence pour les hommes ne les a pas conduits à  déserter les fonctions qui étaient les leurs. Les uns et les autres se retrouvent dans une situation d’incertitude où ils  se doivent de bricoler de nouveaux modèles à  partir d’anciens. Ils ne se comprennent plus, ne sont jamais là  où ils s’attendent. Ce brouillage explique la nostalgie de certaines pour le macho classique qu’elles abhorraient alors que les hommes s’étonnent de côtoyer des compagnes si affranchies et si traditionnelles à  la fois.”

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